RÉUNION (ÎLE DE LA)


RÉUNION (ÎLE DE LA)
RÉUNION (ÎLE DE LA)

L’île de la Réunion, située dans le sud-ouest de l’océan Indien par 210 de latitude sud et 550 de longitude est, fait partie de l’archipel des Mascareignes qui comprend par ailleurs les îles Maurice et Rodrigues. Cette île tropicale, exiguë (2 512 km2 et 207 km de tour), montagneuse et volcanique (le point le plus élevé étant le piton des Neiges qui culmine à 3 069 m) est restée déserte jusqu’à l’arrivée des Français au milieu du XVIIe siècle. Colonie de peuplement, la Réunion est devenue en 1946 un département français d’outre-mer à plus de 9 000 km, à vol d’oiseau, de la métropole. Ce département est fortement peuplé : sa population est, au recensement de 1990, de 597 828 habitants, soit 237 habitants au kilomètre carré et 910 habitants au kilomètre carré cultivé. La population constitue une mosaïque ethnique où se côtoient dans une apparente harmonie des Blancs originaires de l’île ou de la France métropolitaine (Zoreils), des Africains (Cafres), des Indiens tamouls (Malabars), des Indiens musulmans (Zarabes), des Chinois et surtout toute une gamme de Métis. L’agriculture dominée par la canne à sucre, principale culture d’exportation, est la première activité productrice, tandis que les activités industrielles et touristiques ne se développent que lentement. L’île a été dotée d’une infrastructure administrative, sociale, culturelle et économique comparable à bien des égards à celle de la métropole: de ce fait, et compte tenu de la faiblesse des activités de production, le secteur tertiaire accapare l’essentiel des emplois et du produit intérieur brut.

L’organisation socio-spatiale

Le peuplement, les activités et les infrastructures se répartissent inégalement sur l’ensemble de l’espace réunionnais qui se divise en trois unités socio-spatiales de base.

Les régions urbanisées et sucrières du littoral

Plus de 88 p. 100 de la population, à dominante noire, se rassemble dans les régions côtières (36 p. 100 de la surface de l’île) fortement urbanisées et orientées principalement vers la culture de la canne à sucre. Ces régions concentrent les moyens modernes de production et ont reçu l’essentiel des équipements. Cette homogénéité n’exclut pas pour autant l’individualisation de faciès régionaux.

Installée au nord de l’île, Saint-Denis comptait 121 974 habitants au recensement de 1990. Le centre – qui s’inscrit à l’intérieur d’un plan en damier, hérité de la période coloniale – regroupe près de la moitié des emplois industriels et tertiaires. L’amphithéâtre de massifs montagneux qui entoure la ville n’a sans doute pas empêché un processus d’urbanisation au profit des résidences aisées qui partent à l’assaut des pentes sud (Saint-François, le Brûlé) et se sont installées à 600 mètres d’altitude dans le massif de La Montagne à l’ouest. Mais c’est tout naturellement que la ville s’étend aux dépens des terres à canne à sucre de la plaine orientale où surgissent des cités de logements sociaux auxquels se mêlent, selon un processus classique d’exurbanisation, des services décentralisés, des entrepôts et des entreprises industrielles. Capitale politique et économique de l’île, où les emplois tertiaires rassemblent 85 p. 100 de la population active, Saint-Denis ne possède pourtant pas l’outil indispensable que représente, dans une économie extravertie, un port de commerce international, qui est installé à la pointe des Galets. Ce port artificiel, situé à une vingtaine de kilomètres de la capitale, est relié à cette dernière par une route à quatre voies construite au pied d’une falaise instable qui représente un véritable défi lancé par l’homme à la nature. La ville portuaire (Le Port, 34 733 hab.), qui possède les plus importantes zones industrielles de l’île, s’est remarquablement développée et transformée depuis une vingtaine d’années: la ceinture de bidonvilles a fait place à un habitat composite de collectifs verticaux et horizontaux où se mêlent les classes moyennes et pauvres.

Le Sud s’organise autour de la ville de Saint-Pierre, sous-préfecture de 58 847 habitants dotée du plus moderne hôpital du sud-ouest de l’océan Indien, qui a su garder une certaine autonomie commerciale vis-à-vis de la capitale et joue le rôle de centre régional d’équilibre. Elle est reliée par une route à quatre voies à la ville du Tampon (47 577 hab.), située à 600 mètres d’altitude, qui accueille l’essentiel des équipements scolaires de la région et des résidences des classes aisées de la population. Les villes littorales de Saint-Louis à l’ouest (37 409 hab.) et de Saint-Joseph à l’est (25 637 hab.) complètent une armature urbaine bien étoffée. L’arrière-pays saint-pierrois est une riche région agricole où la présence de la canne à sucre n’exclut pas une diversification de la production.

Le Nord-Est apparaît avant tout comme un espace où domine la grande plantation intégrée à laquelle correspondent des noyaux importants de peuplement indien. La culture de la vanille est complémentaire de celle de la canne à sucre, tandis que peuvent se développer des cultures maraîchères (plaine littorale de Saint-André) et fruitières (sur le flanc des versants des ravines). L’influence de Saint-Denis, qui s’exerce directement sur toute la région, a limité pendant longtemps le développement des deux villes concurrentes que sont Saint-Benoît (26 195 hab.), qui, érigée en sous-préfecture, a bénéficié de l’implantation d’équipements administratifs et socio-culturels, et Saint-André (35 044 hab.) dont la population croît plus rapidement et qui procède à une restructuration de son centre ville.

À l’ouest, le littoral urbanisé, qui a reçu l’essentiel des aménagements touristiques de l’île, est séparé de la zone de culture de la canne à sucre par des étendues herbeuses peu utilisées par l’homme. Saint-Paul est une sous-préfecture de 71 679 habitants quelque peu somnolente en raison de la proximité de Saint-Denis et du Port. Saint-Gilles, qui possède le lagon le plus développé de l’île, est la principale station balnéaire de la Réunion: sur quelques kilomètres, se mêlent des résidences (principales pour les trois quarts d’entre elles), des équipements hôteliers destinés à accueillir une clientèle internationale et une infrastructure orientée vers un tourisme local et social (Villages-Vacances-Familles, camping, colonies de vacances...).

Les régions rurales de polyculture mixte des pentes externes

Les pentes externes orientales des deux massifs volcaniques qui constituent l’ossature montagneuse de l’île, massif volcanique éteint du piton des Neiges à l’ouest et massif actif du piton de la Fournaise à l’est, n’ont guère été aménagées par l’homme: la forêt succède à la canne à sucre qui monte jusqu’à 400 à 500 mètres d’altitude. Il n’en est pas de même pour celles de l’ouest et du sud: à partir d’une altitude d’environ 600 mètres, la culture de la canne à sucre s’intègre avant de disparaître dans une polyculture mixte associant des cultures secondaires de plantes à parfum, géranium et vétiver pour l’exportation, des cultures céréalières (maïs), maraîchères, fruitières et des productions d’élevage destinées pour une large part au marché local. Le peuplement (près de 9 p. 100 de la population insulaire composée de petits exploitants blancs, propriétaires et/ou colons métayers) reste sans doute important mais les densités de population diminuent avec l’altitude. L’armature urbaine est faible: de gros bourgs ruraux s’alignent le plus souvent le long de routes parallèles au rivage. Tout comme celui du littoral, le système des pentes externes est loin d’être monolithique: les hauts de l’Ouest sont marqués par la culture du géranium; la politique de diversification des cultures et de développement d’un élevage sur prairies naturelles ou artificielles porte pleinement ses fruits dans les hauts du Tampon où les résidences secondaires s’installent le long de la route de la plaine des Cafres, tandis que la culture du vétiver prend souvent le relais de celle du géranium dans les hauts de Montvert, Petite-Île et Saint-Joseph.

Les régions rurales de polyculture largement vivrière des hauts de l’intérieur

Les hauts de l’intérieur sont peu peuplés: environ 15 000 habitants, soit moins de 3 p. 100 de la population, s’accrochent sur les «îlets», plates-formes subhorizontales découpées dans le fond des trois cirques qui occupent l’emplacement de l’immense caldeira du massif du piton des Neiges, ou sont installés à la Plaine-des-Palmistes, plateau en forme de cuvette, situé à 1 000 mètres d’altitude sur le seuil séparant les deux massifs volcaniques. Cette population blanche pratique sans doute une polyculture vivrière, mais la mise en place d’une infrastructure routière de pénétration, sans cesse améliorée, a contribué à rompre l’isolement tout relatif des communautés humaines en permettant d’intégrer la production agricole à l’économie marchande et en favorisant le développement du tourisme de «changement d’air». Les espaces des hauts possèdent chacun des caractéristiques qui leur sont propres. Le cirque de Salazie situé à l’est est le plus peuplé, le plus riche et le plus ouvert: participant encore à l’économie sucrière, il produit des surplus importants de cultures maraîchères évacuées vers le littoral. Hellbourg, situé à 987 mètres, qui compte 2 174 habitants, est le centre le plus actif. Le cirque de Cilaos, plus sec, où les terres ont été souvent érodées par des défrichements intempestifs, est plus pauvre malgré le développement de certaines productions ou activités de renommée locale: culture des lentilles et de la vigne, broderie artisanale et exploitation de sources thermales. Près de la moitié de la population se regroupe dans le gros bourg de Cilaos, qui a des allures de petite ville et qui s’anime en période de vacances. Le cirque de Mafate est le seul des trois cirques à être encore enclavé et se dépeuple régulièrement: 500 habitants sont regroupés dans quelques îlets. Enfin, la Plaine-des-Palmistes (2 678 hab.) a pour caractéristique son orientation vers l’élevage et l’emprise qu’exercent sur l’espace les résidences secondaires qui sont aussi nombreuses que les résidences principales.

Au total, cette division régionale laisse apparaître de profondes disparités socio-spatiales au profit des espaces côtiers et au détriment des espaces des hauts. La capitale insulaire, courroie de transmission entre l’île et la métropole, exerce sa domination sur l’ensemble de la Réunion: elle regroupait, en 1982, 21 p. 100 de la population, 27,1 p. 100 de la population active, 33 p. 100 de la population occupée dans le tertiaire et le revenu moyen par habitant y est trois fois supérieur à celui des hauts. Toutefois, l’intensité des échanges entre certains pôles urbains côtiers et les hauts favorise l’émergence de sous-ensembles «verticaux» qui constituent un deuxième niveau d’organisation et s’affirment tout particulièrement à partir de Saint-Denis dans le Nord et de Saint-Pierre dans le Sud.

L’héritage colonial

Toute société humaine se constitue en créant son espace. Cette action répond à une finalité, et la clé de l’organisation socio-spatiale est à rechercher dans la définition des projets sociaux que l’homme met en forme en utilisant la matière première naturelle ou «écologique» dont il dispose. La date charnière de l’histoire de la Réunion se situe en 1946, lorsque la France décide d’entreprendre la décolonisation de l’île en l’intégrant dans l’ensemble métropolitain: le projet départemental se substitue alors au projet colonial. Les structures socio-spatiales, en pleine mutation, sont composées d’éléments hérités du passé, fonctionnels ou non, et d’apports dus à l’exécution du nouveau projet.

Le projet colonial originel répond aux besoins des nations européennes à l’aube des Temps modernes où colonisation rime avec tropical dans la mesure où les terres conquises peuvent offrir des productions agricoles complémentaires de celles des métropoles situées dans la zone tempérée. L’île est découverte par les Portugais au début du XVIe siècle, mais la position n’est valorisée qu’au XVIIe siècle lorsqu’elle devient une étape sur la route des Indes pour les compagnies françaises qui partent à la conquête de l’Asie. Elle est possession du roi de France depuis 1642 sous le nom d’île Bourbon ; ce n’est qu’en 1665 que la Compagnie des Indes orientales envisage d’en faire une colonie de peuplement et de rapport régie par le pacte colonial et le système de l’exclusif. Il faut toutefois attendre le début du XVIIIe siècle pour qu’un projet cohérent d’aménagement soit élaboré, instaurant une division du travail entre les deux principales îles des Mascareignes: selon la formule consacrée du gouverneur La Bourdonnais (1735-1746), Bourbon sera «le grenier» et l’Île-de-France, future île Maurice acquise en 1715, le «Port». En effet, l’île Bourbon ne disposant guère d’abris naturels, le port de guerre et de commerce international est construit à Port-Louis au nord-ouest de l’Île-de-France tandis qu’à Bourbon le site de Saint-Denis au nord est retenu pour y installer un port de cabotage avec l’île sœur, étant donné sa position très rapprochée par rapport à cette île; décision lourde de conséquence, puisqu’elle devait fixer définitivement la capitale de la Réunion à un endroit où la côte s’est révélée par la suite trop inhospitalière pour que l’on puisse y construire un bon port, ce qui devait priver ainsi cette capitale de la fonction portuaire. La condition première de la mise en valeur de l’île est d’assurer son peuplement. Tandis que la terre est distribuée aux colons blancs d’origine française en concessions s’étendant du «battant des lames au sommet des montagnes», la traite des esclaves opérée à partir des côtes d’Afrique orientale et de Madagascar, secondairement de l’Inde, permet d’obtenir une main-d’œuvre abondante et à bon marché nécessaire à la mise en valeur de l’île. Cette mise en valeur est laborieuse et aucune culture d’exportation ne parvient vraiment à s’imposer: la production de café, culture de base, oscille selon les années entre 3 000 et 4 000 tonnes et diverses autres cultures spéculatives sont tentées (poivre, girofle, etc.). L’aménagement progresse le long du littoral mais est limité en altitude. Cette situation s’explique par des données externes (concurrence d’autres îles tropicales pour la production de café, blocus de l’île par les Britanniques) et internes (l’île doit produire des vivres pour nourrir ses habitants et ceux de l’île voisine, et ravitailler les navires), manque de cadres et de moyens financiers et obstacles provenant d’un milieu naturel mal connu dont la contrainte essentielle est constituée par un relief extrêmement tourmenté. Vue d’avion, l’île a l’allure d’un bicorne: 40 p. 100 de la superficie sont situés au-dessus de 1 000 mètres. Les plaines littorales sont peu étendues. Les pentes externes du massif du piton des Neiges qui couvre les deux cinquièmes de l’île sont hachées par quelque 350 ravines et rivières (à 1 000 m d’altitude): les plus puissantes d’entre elles creusent des gorges impressionnantes dont les flancs verticaux n’ont rien à envier aux remparts à pic des cirques qui peuvent atteindre 1 000 mètres de dénivellée. Ce relief montagneux, somptueux mais rude, constitue un obstacle pour l’alizé de l’estsud-est, facteur essentiel d’un climat qui compte deux saisons: une chaude et pluvieuse de novembre à avril (été austral), et l’autre, plus sèche et relativement plus fraîche, de mai à octobre (hiver austral). Il résulte de la disposition du relief et de l’orientation des alizés une opposition entre le versant au vent plus humide (3 401 mm d’eau en moyenne par an à Saint-Benoît sur le littoral et plus de 6 000 mm dans les hauts de Sainte-Rose et de Takamaka où se situe probablement un des pôles de la pluie dans le monde) et le versant sous le vent moins arrosé, le pôle de la sécheresse se localisant à Saint-Gilles (moins de 600 mm d’eau par an en moyenne). Le relief montagneux provoque bien entendu un étagement en zones biogéographiques et, dans l’ensemble, l’île offre une gamme étendue de micro-espaces naturels. Les cyclones tropicaux sont responsables de l’échec de bien des tentatives pour introduire de nouvelles cultures au XVIIIe siècle. Leur rôle doit toutefois être relativisé car ils contribuent pour une part importante aux volumes annuels de précipitations dont l’irrégularité peut être tout autant contraignante. Au total, 20 p. 100 seulement de la surface de l’île sont cultivés au début du XIXe siècle alors qu’environ 30 p. 100 auraient pu être mis en valeur.

Le traité franco-britannique de 1815, qui concrétise une redistribution des cartes coloniales entre les deux puissances européennes, va être l’occasion de redéfinir le projet colonial. Le fait essentiel est que l’île, appelée Réunion en 1848, va devenir une «île à sucre». L’implantation de cette culture s’explique tant par des facteurs socio-économiques externes que par des raisons écologiques. D’une part, l’augmentation des besoins en sucre de la France survient à un moment où cette puissance perd avec l’île de Saint-Domingue une de ses principales colonies productrices. D’autre part, la plante, qui n’épuise pas les sols de manière intensive, résiste bien aux cyclones. Ses exigences climatiques font que la culture est théoriquement exclue des zones sous le vent où le total annuel moyen des précipitations est inférieur à un mètre d’eau, des zones au vent trop humides et des régions d’altitude supérieure à 1 200 mètres où le gel fait son apparition: la canne pousse mal au-dessus de 500 mètres dans la région au vent, et de 800 à 1 000 mètres dans celle sous le vent. Le développement de la culture de la canne s’accompagne d’une transformation des modes de production et des rapports sociaux correspondants. La production sucrière exige l’apport d’une main-d’œuvre et de capitaux importants. L’abolition de l’esclavage décrétée définitivement en 1848 oblige les colons blancs à faire venir sur les exploitations des immigrés «engagés» dont les Indiens tamouls vont constituer les principaux contingents, sans que le courant d’immigration à partir de l’Afrique orientale et de Madagascar soit tari pour autant. L’immigration a deux conséquences importantes sur la population de l’île: d’une part, cette dernière augmente rapidement, passant de 63 400 habitants en 1815 à 179 189 en 1860; d’autre part, elle continue à se diversifier sur le plan ethnique. Par ailleurs, le système élimine les petits propriétaires blancs qui s’étaient multipliés depuis la fin du XVIIIe siècle et qui, n’ayant pas les moyens de se payer des engagés et ne voulant pas travailler sur les plantations à côté des esclaves affranchis, vont aller s’installer dans les cirques de l’intérieur où les terres ne sont pas encore attribuées, pour s’y livrer à une misérable polyculture vivrière.

La période de prospérité de l’économie sucrière est de courte durée: la crise survient dans les années 1860. Cette crise a des causes multiples. La principale cause est le renversement du cours du sucre dû à une surproduction consécutive au développement en métropole de la culture de la betterave à sucre et aux grandes quantités lancées sur le marché mondial par les îles des Caraïbes. À cela s’ajoutent d’autres facteurs: attaque de la plante par les maladies et les insectes, cyclones dévastateurs, épidémies introduites par les engagés (choléra et malaria) qui vont faire de grands ravages dans la main-d’œuvre, 1863 étant une année particulièrement noire (apparition du borer , ou poux blanc, cyclone et épidémie de choléra). La production de sucre diminue. Elle remontera dans les années qui précéderont la Seconde Guerre mondiale mais sans atteindre le niveau record (74 000 t) de 1860. La solution à la crise est recherchée, d’une part, dans la mise en place de nouvelles structures de production capitaliste qui se caractérisent par une concentration verticale et horizontale des moyens de production au profit de sept sociétés sucrières, et, d’autre part, dans le développement de nouvelles cultures d’exportation: vanille et plantes à parfum. La première de ces cultures s’implante complémentairement à celle de la canne dans les régions littorales les plus humides. En revanche, les plantes à parfum (géranium et vétiver) vont être à l’origine de la mise en valeur par des «petits blancs» des pentes externes sous le vent: le colonat partiaire, métayage aux deux tiers, est le mode de faire-valoir le plus utilisé sur des terres qui constituent bien souvent la partie supérieure de concessions dont la base est sur le littoral. La crise marque également le coup d’arrêt de l’immigration des engagés que ne compensent pas les arrivées de quelques milliers d’Indiens musulmans et de Chinois qui vont se fixer dans l’île comme commerçants et constituer des minorités dynamiques: désormais, la population n’augmente plus que lentement, au gré d’une démographie naturelle où une forte mortalité compense une natalité élevée.

La politique d’assimilation coloniale trouve ses limites dans l’obligation faite à la colonie de rapporter à la métropole plus qu’elle ne lui coûte. En 1946, l’île présente tous les signes du sous-développement: sous-équipement, surpopulation (225 000 hab.) en dépit d’un état sanitaire défectueux, économie d’exportation dépendante de la métropole et dominée par la canne à sucre à laquelle correspond une société bipolaire de plantation où règne une oligarchie blanche de grands propriétaires et de commerçants, tandis que la masse de la population est plongée dans la misère. Les régions sucrières du littoral dominent largement celles des hauts qui apparaissent comme des périphéries au sens économique du terme.

La départementalisation

Le projet de départementalisation se propose d’intégrer la Réunion dans l’ensemble métropolitain par une politique d’assimilation. Les institutions, la législation, les organismes d’État ou parapublics métropolitains sont progressivement implantés dans l’île, assortis de règlements particuliers pour tenir compte des spécificités locales. L’effort financier consenti par l’État français est continu et considérable: en 1985, le solde des transferts publics en provenance de la métropole s’élève à près de 7 milliards de francs, soit 42,2 p. 100 du produit intérieur brut local. Ces transferts, véritables moteurs de l’économie, ont permis de mettre en place une infrastructure socioculturelle et économique nécessaire au développement, les crédits étant accordés par les ministères compétents et le Fonds d’investissement des départements d’outre-mer (F.I.D.O.M.) auxquels s’ajoutent les organismes d’intervention de la Communauté économique européenne. Une telle politique induit des emplois tertiaires et entraîne la formation d’une nouvelle couche sociale, celle que composent les employés de l’État et des services parapublics dont les salaires sont augmentés d’une indemnité destinée à compenser l’écart des prix entre la métropole et l’île. Ce processus élargit progressivement la part de la population ayant un niveau de vie de type européen et a un effet multiplicateur sur les activités qui peuvent en tirer profit: commerce, transport et construction. Il en résulte une croissance économique qui se caractérise par un taux de progression du produit intérieur brut supérieur à ce qu’il est en métropole, l’augmentation en francs constants pour la période 1970-1980 étant respectivement de 61 p. 100 et de 43 p. 100. Cette croissance s’accompagne toutefois de profonds déséquilibres dans les structures économiques, sociales et spatiales.

Le secteur tertiaire agglomère en 1986 71 p. 100 de la population active et totalise près de 80 p. 100 de la valeur ajoutée brute: son développement paraît donc excessif au regard de la faiblesse des deux autres secteurs productifs. L’île est passée, en quarante années, d’une économie de plantation à une économie de services.

La politique agricole a pour objectif, d’une part, le maintien des cultures d’exportation traditionnelles (canne à sucre, géranium, vétiver et vanille), et, d’autre part, le développement des productions destinées au marché local pour réduire la dépendance alimentaire. La canne à sucre continue à occuper plus de la moitié de la surface cultivée (58,9 p. 100 en moyenne de 1982 à 1985). La réalisation des grands projets d’irrigation principalement dans la zone sous le vent (Bras-de-la-Plaine, Bras-de-Cilaos) et le plan de modernisation de l’économie sucrière lancé en 1974 ont permis de maintenir la production de sucre, dont le prix a été garanti par l’Union européenne, entre 225 000 et 250 000 tonnes travaillées dans quatre usines sucrières. Par contre, les cultures secondaires d’exportation, géranium, vétiver, vanille, pour la production desquelles la Réunion se classe au tout premier rang mondial, tant pour la qualité que pour la quantité, ne bénéficient pas de prix garantis: les productions varient au gré des cours mondiaux et des aléas climatiques mal surmontés par une petite paysannerie démunie de moyens financiers et de connaissances techniques. En effet, malgré l’action de la Société d’aménagement et d’établissement rural (S.A.F.E.R.), les structures de production restent largement héritées de la période coloniale: 50 p. 100 des exploitations ont moins de 2 hectares et occupent 13 p. 100 de la surface en 1981 tandis que 0,32 p. 100 des exploitants ont plus de 100 hectares, soit près de 30 p. 100 de la surface cultivée. Cette situation est aggravée par les modes de faire-valoir: le colonat partiaire, forme archaïque de métayage aux trois quarts, accapare 25 p. 100 de la surface agricole utilisée. La politique de diversification des cultures est entrée dans les faits mais est freinée par les carences constatées au niveau de la commercialisation en dépit de la création de coopératives et de «sicas»: le taux d’auto-approvisionnement varie entre 50 et 70 p. 100 selon les produits pour les cultures vivrières et fruitières et tombe à 25 p. 100 pour les viandes bovines. La modernisation des méthodes de culture sur les grandes exploitations, l’exode rural et le développement de l’assistance ont amené de 1954 à 1982 la disparition de 26 000 emplois dans l’agriculture, dont la part dans le P.I.B. n’est plus que de 5 p. 100 (industrie sucrière non comprise).

En dépit d’importantes incitations fiscales, les investissements dans l’industrie restent limités. Le développement de cette activité se heurte à un certain nombre d’obstacles: absence de matières premières, exiguïté du marché insulaire, concurrence des pays voisins où la main-d’œuvre est peu payée et qui peuvent difficilement constituer des marchés pour les produits réunionnais, toute-puissance des importateurs qui bénéficient d’une rente de situation. Dans ces conditions, et malgré les progrès des petites et moyennes industries (P.M.I.), le secteur secondaire stagne: le nombre d’emplois varie peu et se situe en 1986 autour de 19 500, soit 16 p. 100 de la population active, qui fournissent 23 p. 100 de la valeur ajoutée brute marchande. Ajoutons que le tourisme international (30 000 visiteurs par an) joue encore un rôle peu important dans l’économie à la différence de ce qui se passe dans les îles voisines (Maurice, Seychelles).

La production augmente, en monnaie constante, plus rapidement que la population. Le produit moyen annuel par habitant, de 27 000 francs en 1984, est sans doute trois fois moins important que celui de la France continentale, mais est largement supérieur à celui des îles voisines, Seychelles (19 228 francs), Maurice (9 614 francs), Comores (2 590 francs) et Madagascar (2 272 francs). Toutefois, les inégalités sociales demeurent très fortes. La dispersion des revenus des ménages est de 1 à 13 contre 1 à 9 en métropole; 10 p. 100 des ménages accaparent 41 p. 100 de l’ensemble des revenus (enquêtes I.N.S.E.E. 1976-1977), et le salaire minimum de croissance s’établit à 77 p. 100 de celui de la France métropolitaine, 25 p. 100 des travailleurs étant de surcroît payés au-dessous de ce S.M.I.C. La situation ne s’améliore que lentement. La progression du niveau de vie de l’ensemble de la population et l’attraction du modèle occidental de consommation font que la consommation locale augmente plus rapidement que la production. Il en résulte une dégradation préoccupante des termes de l’échange. Le taux de couverture des importations par les exportations passe à 52 p. 100 en 1962 et tombe à 12 p. 100 en 1986, année où la Réunion envoie 73,2 p. 100 de ses exportations (constituées par 79,5 p. 100 des produits dérivés de la canne) vers la métropole qui lui fournit 67,2 p. 100 de ses importations.

L’application d’une politique sanitaire efficace et l’amélioration des niveaux de vie ont eu d’importantes conséquences démographiques. Dans un premier temps, de 1946 à 1966, l’abaissement rapide de la mortalité (de 22,1 p. 1 000 à 10,6 p. 1 000), et l’augmentation puis le maintien d’une natalité élevée qui passe de 40 p. 1 000 en 1946 à 51,3 p. 1 000 en 1952 pour se situer à 41,4 p. 1 000 en 1966 ont produit un accroissement naturel supérieur à 3 p. 100 par an. À partir de 1967, l’île entre dans la deuxième phase de la transition démographique: la natalité diminue nettement tandis que la mortalité recule lentement. En 1971, le taux de natalité est de 23,1 p. 1 000 et le taux de mortalité de 6,2 p. 1 000; ce qui produit un accroissement naturel de 16,9 p. 1 000 encore relativement important. La politique d’émigration qui a fixé quelque 50 000 Réunionnais dans la métropole se conjugue avec cette baisse de l’accroissement naturel pour ralentir la progression de la population insulaire. Ce coup de frein porté en 1982 à l’émigration officielle vers la métropole est largement responsable de la remontée temporaire de la natalité, alors même que la mortalité continue à fléchir. De ce fait, le taux d’accroissement naturel, de 17,7 p. 1 000 en 1991, est sensiblement plus élevé qu’il ne l’était dix ans auparavant. Les effets de cette histoire démographique font que la population de la Réunion est jeune: les moins de vingt ans sont estimés en 1986 à 45,2 p. 100 de la population contre 56,1 p. 100 en 1967. Une telle évolution rend le problème de l’emploi aigu: 10 000 jeunes arrivent chaque année sur le marché de l’emploi, alors que l’île compte en 1992, selon l’I.N.S.E.E., plus de 80 000 demandeurs d’emploi, environ le tiers de la population active. L’insuffisance des revenus d’une grande partie de la population et le chômage ont comme corollaire le développement de l’assistance qui revêt des formes diverses: 60 p. 100 de la population bénéficie de l’assistance médicale gratuite.

Les déséquilibres des structures sociales et économiques se projettent sur l’espace où les disparités socio-spatiales héritées du passé colonial n’ont donc pas disparu. Sans doute l’effort d’équipement a-t-il permis une meilleure intégration des «hauts» dans l’ensemble de l’espace insulaire. Cependant, les disparités se sont à certains égards accrues dans la mesure où la tertiarisation de l’économie a davantage profité au littoral et où l’exode rural a délesté les hauts d’une partie importante de leur population. Il faudra attendre 1976 pour que les autorités prennent conscience du problème et mettent en place un plan d’aménagement des hauts.

Au total, la politique de départementalisation menée depuis la dernière guerre a abouti à la superposition de structures «industrielles» de type européen sur des structures coloniales qui n’ont pas disparu et a produit un système d’assistance particulièrement démobilisateur. Un tel processus ne pouvait qu’engendrer des revendications régionalistes dont la revalorisation du patrimoine culturel est le fer de lance et qui ont débouché très vite sur une remise en cause du statut de l’île par ceux-là mêmes qui ont été à l’origine de son établissement. Le Parti communiste réunionnais, principale composante de l’opposition de gauche, a revendiqué à partir des années 1958 une autonomie interne, seule formule capable selon lui d’assurer un réel développement. Cette revendication a reçu un accueil réservé de la part d’un électorat largement «légitimiste»; il s’agit de préserver, pour les uns, les avantages hérités du passé (grands planteurs, importateurs) ou acquis avec la départementalisation (fonctionnaires) et, pour les autres, une assistance qui est bien souvent l’unique moyen de vivre. L’arrivée de la gauche au pouvoir en métropole en 1981 modifie les conditions de la vie politique, économique et sociale de l’île. La politique de décentralisation, dont l’objet est de renforcer les pouvoirs locaux de décision, est loin de faire l’unanimité. Le Parti communiste réunionnais, qui attire environ 30 p. 100 des électeurs, fait sienne cette politique et abandonne son mot d’ordre d’autonomie. La droite, par contre, combat avec succès le projet gouvernemental d’assemblée unique, qui répond sans doute au caractère monodépartemental de la région mais dans laquelle elle voit la porte ouverte au séparatisme. En réalité, les effets de la politique de décentralisation ne débouchent pas dans l’immédiat sur les réformes de structure que souhaitaient les uns et redoutaient les autres. Les causes sont multiples: régler le délicat problème du partage des compétences entre l’État, le conseil régional et le conseil général prend du temps et l’application de la politique nationale de «rigueur» ne permet pas de doter la région de moyens financiers suffisants. De retour au pouvoir en 1986, la droite est préoccupée de contenir la montée du chômage, qui peut générer à terme de graves tensions sociales. Elle met en œuvre une loi-programme afin de relancer les activités de production, grâce notamment à une politique incitative de défiscalisation dont profite pleinement le secteur de la construction. Il reste à élaborer le schéma d’aménagement régional qui doit permettre de réduire les disparités entre le Nord et le Sud. Enfin, la départementalisation a sans doute arrimé l’espace insulaire à la France continentale et, par là même, à l’Union européenne, mais l’intégration de cet espace dans son proche environnement géographique est tout autant nécessaire. La coopération régionale entre les îles du sud-ouest de l’océan Indien se heurte à de nombreux obstacles qui n’ont pas facilité la remise en cause des habitudes contractées à l’époque coloniale: économies plus concurrentielles que complémentaires, niveau inégal de développement et systèmes économiques et sociaux hétérogènes. Toutefois, une volonté politique de coopération se manifeste depuis peu: elle a suscité la création d’une Commission de l’océan Indien où la Réunion est admise.

Encyclopédie Universelle. 2012.